Chisholm

Robert Fellowes Chisholm est certainement l’architecte le plus connu de Chennai. Pourtant sa lointaine Angleterre natale l’a oublié et ne lui a guère rendu hommage de son vivant.

Né en 1840, Il arriva de Londres dès 1859. Il débarqua tout d’abord à Calcutta pour y faire sa vie. Marié et père de famille, il gagna le concours de la Senate House pour l’université de Madras en 1865. Apprécié du Gouverneur Napier, il fut nommé à la tête du college des arts industriels.

Senate House, arcs en fer à cheval, tourelles aux allures de minarets timurides, le tout en brique rouge, signature du Raj

Ses premières constructions empruntent à l’éclectisme à la mode en Europe à la fin du XIXeme siècle. Pourtant , il s’est rapidement affirmé comme le chantre du style indo-sarracénique. Il a su porter ce style emblématique du Raj à son apogée. Ce, grâce à une série de bâtiments qui ont transformé le paysage urbain de Madras. On compte de nombreux chefs d’œuvres à Madras. Je parle ici du Presidency College et de Senate House, de la Poste centrale et du VP Hall. Il s’est attaqué à de plus petites réalisations comme le magasin P Orr & Sons. L’architecte a également ajouté sa patte à des constructions plus collectives, comme la gare centrale, le Chepauk Palace ou les cours de Justice.

 Chisholm répondit néanmoins à des sollicitations extérieures. Il réalisa ainsi  quelques chefs d’œuvre hors de Madras. Ainsi, à Ooty, il dessina  la Nilgiri Library, la poste et la Lawrence Memorial School. A Baroda (Gujarat) l’on peut admirer l’extraordinaire musée mais aussi le Lakshmi Vila. Il est aussi l’auteur du fantastique musée de Trivandrum. Promu architecte conseil du Gouvernement de Madras il occupa ce poste de 1872 à 1886. Il revint en Grande Bretagne en 1901 pour y mourir quasi oublié en 1915.

Aujourd’hui, je vous propose de découvrir ses plus belles créations à Chennai.

Senate House

Il s agit du premier chantier de Chisholm à Madras. Le tout jeune architecte britannique remporta haut la main le projet de construction du bâtiment principal de l’Université de Madras. Situé sur la nouvelle Marina, près du Chepauk Palace, Senate House représente l’une des plus belles réussites architecturales de Chennai. Peut être plus néo-byzantine ou timurides que purement indo-sarracénique, l’édifice fait la part belle aux références d’Asie centrale. Construit en brique rouge, ces hautes tours ne sont pas sans rappeler des minarets persans. Couronnées de coupoles à la manière des églises byzantines, elles impriment un caractère tout particulier le long de la plage. Leurs hautes silhouettes évoquent un peu la cathédrale Westminster de Londres construite pourtant une dizaine d’années plus tard.  

Ce fantastique édifice est malheureusement fermé. Si l’on peut le contourner à pied, on ne peut malheureusement pas y pénétrer. C’est aujourd’hui un bâtiment réservé aux archives. Rénové après un incendie, il attire malheureusement plus les pigeons et les chauves-souris que les humains. Et il tend à se détériorer à nouveau complètement.

Victoria Public Hall

Au XIXème siècle, alors que Madras s’épanouissait, un besoin de bâtiments administratif plus grand se fit sentir. Entretemps, le centre de la ville s’était déplacé de Georgetown au quartier de Park Town. Cet emplacement idéalement stratégique, tout près de l’ancien mur d’octroi, voyait converger les routes sud, nord et ouest.

Facade encore sous echaffaudages du VP Hall

L’implantation de la gare centrale transforma encore davantage cette zone contribuant à la croissance d’un quartier animé et vivant. Il manquait à Madras un hôtel de ville à la hauteur.

Le Victoria Public Hall ( VP Hall) allait répondre à ces besoin. On l’appelait alors Town Hall ou Hôtel de ville.

Bien que globalement néo roman, le hall s’enorgueillit d’une tour néogothique. Sa frise en terre cuite s’inspire de la calligraphie islamique. Construit en 1887 il servit d’espace public pour l’élite blanche britannique. L’administration, elle, avait déménagé de Fort St Georges au Ripon Building adjacent. Sa haute silhouette de brique rouge rappelle à Chennai ce qu’elle doit à Chisholm.

Victoria Public Hall

Le Victoria Public Hall vient de rouvrir après des années de restauration.

La General Post office

Ce bâtiment se situe sur North Beach Road. Cette avenue aujourd’hui appelée Rajaji salai représentait l’avenue de parade à l’ époque du Raj. C est là en effet qu’accostaient les embarcations rapprochant les visiteurs débarqués de leurs gros bateaux, du coté de Royapuram. Le port de Madras ne fut creusé qu’ à la fin du XIXe sur une côte lagunaire.

En sortant de leur esquif, les visiteurs découvraient les plus beaux bâtiments de la ville coloniale. Parmi lesquels le bureau de police, la banque et la poste Générale.

General Post Office Chennai

Ici, Chisholm, laisse libre cours à sa créativité et son génie de la synthèse. Il amalgame en effet des influences keralaises et des éléments Gujarati. Le nord de l’inde est en effet nettement présent dans les balcons et oriels de pierre, les tourelles. En revanche, la vaste véranda aux piliers imitant le bois vient bien de ses observations du sud de l’Inde.

veranda de la poste génerale par Chisholm

Le jeu des influences ne s’arrête pas là. Chisholm joue en effet dans ce bâtiment virtuose des couleurs. Le bleu de la loggia se mêle au rouge et blanc des étages comme pour mieux illustrer l’Union Jack. Outre les couleurs, il mélange également les matériaux. La traditionnelle loggia n’utilise pas le bois mais le fer forgé. Quant à la structure, des poutres métalliques la maintiennent et non une plus traditionnelle, mais fragile, ossature de bois . Les murs solides en brique et l’ossature métallique offrent une portée plus importante. Ce qui l’autorise à ouvrir au 1er étage une gigantesque salle de 30 mètres pour accueillir le public.

piliers de la veranda de la Poste Génerale

Chisholm n’a pas remodelé l’inexistant skyline de Chennai. Mais il a considérablement transformé l’image architecturale de la ville. Car il a aussi apporté sa touche également à la Gare Centrale et aux cours de justice. Il a aussi agrémenté le symbolique Chepauk Palace d’une tour rayée aux accents siennois. Car les rayures et la forme ne sont pas sans évoquer la toute première renaissance toscane, rehaussée de détails purement indo sarracéniques. Il y là une inventivité remarquable ainsi qu’un jeu sur les références.

Le Fort Rouge

Aujourd’hui, je vous emmène au Fort Rouge, une construction fort méconnue au sein du Madras Medical College sur Poonamallee High Road, dans le quartier de Park Town.

Vous pouvez venir par métro. Dans ce cas descendez à Central station. Ou vous pouvez préférer venir en train, dans ce cas arrêtez vous à la station Park Town. C’est un moyen amusant de découvrir la ville.  Le plus simple néanmoins est de prendre une voiture avec chauffeur ou de prendre un « auto », le terme local pour rickshaw.

Le Madras Medical College

Entrez par le portail d’accès du Madras Medical College sur General Hospital Rd. S’il est fermé ce qui semble être souvent le cas ces derniers temps, contournez le petit édicule sur la droite le long de l’escalier souterrain et regagnez l’allée au delà du portail. Prenez alors tout droit le long de MMC office Rd. C’est une voie privée donc calme.

Le Government General Hospital fut fondé le 16 novembre 1647 pour soigner les soldats de la Compagnie des Indes orientales. Néanmoins, l’Hôpital Général n’occupa ce lieu qu’en février 1835. Il s’agit de la plus vieille université de médecine d’Asie. Elle se compose de bâtiments dispersés le long d’une allée que vous empruntez en ce moment. Les premiers cours eurent lieu dans des salles jouxtant les appartements du chirurgien en chef et l’Hôpital Général. Cependant, l’université se dota de son propre bâtiment l’année suivante. Celui-ci comprenait 4 pièces- une bibliothèque, un musée, une salle de cours qui pouvait se transformer en salle d’opération et un laboratoire. Il fut énormément agrandi en 1867.

Un nouveau campus de 6 étages fut ajouté à l’université de médecine en 2010.

Les bâtiments anciens de l’université de médecine accueillent aujourd’hui l’université de pharmacie, l’école d’infirmières ainsi que des logements étudiants.

Le baobab, un véritable monument

Passez devant l’école d’infirmière et la bibliothèque sur votre gauche ainsi que le bloc administratif sur votre droite entouré par deux élégantes rotondes aux fines colonnes inspirées par l’église All Souls de Londres, chef d’œuvre de John Nash. Bien qu’en mauvais état, ces constructions présentent un bel exemple de l’éclectisme victorien teinté d’un zeste de classicisme. Vous atteindrez alors un impressionnant baobab vieux de 150 ans.

La pancarte écrite en tamoul peut être traduite de la manière suivante :

 “Cet arbre est l’un des plus vieux du monde. Il est originaire d’Afrique. Ses feuilles sont riches en vitamine C. Les tribus africaines utilisaient toutes les parties de cet arbre pour se nourrir ou se soigner. Son tronc a une circonférence de plus de 11m et il est haut de plus de 20m. Cet arbre rare honore l’université de médecine de Madras depuis plus d’1 siècle et demi. Ce panneau a été dévoilé par Monsieur le Premier Ministre du Tamil Nadu, MK Stalin.“.

Le Fort Rouge


à l’angle sud-est du campus se trouve le bloc consacré à l’anatomie. Il comprend une salle d’opération, des salles de dissection, des salles de cours. C’est l’une des plus anciennes constructions ici. Les historiens se disputent sa date. Mais si on le compare à l’ancien Moore Market, on trouve des similitudes qui attesteraient d’une construction dans les années 1883 ou 1897.

En 1887-88, un musée l’agrandit puis des laboratoires de biologie et d’hygiène. En 2016, il fut annoncé que le bâtiment serait transformé en musée. Malheureusement à ce jour, rien n’a bougé. Les salles médicales ont été transférées dans un nouvel édifice de plusieurs étages, mais le musée se fait toujours attendre.

Le Fort Rouge de Chennai, un vrai inconnu

Bref qu’y a-t-il de spécial dans ce bâtiment ? En fait il s’agit de l’un des exemples les plus anciens et des plus aboutis d’architecture indo-sarracénique à Chennai, une sorte de trésor caché en quelque sorte. Ce style est fascinant, il s’est développé à la fin du XIXème siècle, C’est un mélange d’architecture indienne, islamique et anglaise. Pour les Anglais, c’était un moyen de dire « Regardez comme nous respectons le passé indien », notamment la période moghole qui a précédé la colonisation anglaise. Dans les faits, on retrouve le style indo-sarracénique essentiellement dans les édifices publics et les écoles de la période anglaise.

A Chennai, ces structures sont généralement construites en briques ou peintes en rouge pour y ressembler. Les façades peuvent se révéler amusantes avec une foultitude de détails du genre dômes, arcs, jalis (ces écrans dentelés tout droit inspirés du lointain Taj Mahal), chhatris, ces petits kiosques couverts couronnant les constructions. Le bloc d’anatomie exhibe un certain nombre de ces détails architecturaux, depuis les vérandas à arcatures, les soubassements de pierre jusqu’au parapet à bas-reliefs qui court le long du toit.

Il y a quand même un détail croustillant ici. En effet même si le style indo-sarracénique avait pour but de créer un sentiment de familiarité, il ne parlait pas aux populations locales, Car ici il n’y a pas de tradition moghole mais une forte appartenance dravidienne. Ce qui fait que ces constructions étaient quelque peu déplacées. Mais les Britanniques n’avaient pas l’air de s’en soucier.

Une référence prestigieuse

C’est particulièrement net ici où le bâtiment s’inspire de toute évidence du célèbre Fort Rouge de Delhi construit au XVIIème siècle par le grand Shah Jahan, l’empereur à l’origine du Taj Mahal. La réplique que vous êtes en train de regarder affecte la même forme cubique et l’aspect de forteresse. Et les étudiants enfermés dedans de longues heures pour étudier l’appelèrent donc affectueusement le « Fort Rouge de Madras ».

Citytour

Chennai express

Voici un Chennai express, un citytour ou itinéraire de découverte accélérée de la ville. Avant de partir, munissez-vous d’eau, de vêtements légers. N’oubliez pas de vous munir de chaussures faciles à enlever et remettre. Les enlever est obligatoire dans tous les édifices religieux. Emportez également un peu de monnaie pour les pourboires, et du gel hydroalcoolique.

Pour un Chennai express d’après-midi, commencer par Fort St Georges, lieu de naissance de la colonie anglaise. En revanche, si vous partez le matin, commencez par Mylapore et  le marché aux poissons. Vous pourrez enchainer avec St Thomas et  le temple Kapelashewar. Ces lieux vous feront aborder la naissance de la ville ante coloniale.

Dans le premier cas, vous passerez d’abord devant la gare de Edgmore et le Ripon Building,

somptueux témoignages de la colonisation britannique. Les bâtiments néoclassiques de ce siège du gouvernement local renvoient à la splendeur du Raj indien. Le style victorien de la gare rappelle les efforts de la couronne pour renforcer transports et communications.

Fort St Georges 

Le Fort remonte à l’implantation des Britanniques au 17e s.  L’idée était alors de protéger le commerce de la Compagnie des Indes orientales sur la côte Coromandel. Dans ce but, les Anglais achetèrent aux Nayaks locaux une bande de terre pour y construire une fortification. Celle-ci fut le centre du pouvoir britannique sur la région pendant les 3 siècles suivants. Elle fut aussi le théâtre de batailles, notamment avec les Français.

La forteresse correspond à une petite ville abritée par des murailles bastionnées. Les bâtiments gouvernementaux se sont installés dans les quelques maisons coloniales. En piteux état, elles entourent la jolie église anglicane Ste Marie. Le musée se trouve dans les premiers bureaux de la première Banque. La visite s’avère compliquée pour admirer 3 portraits fanés, une collection de médailles et quelques explications. Du coup, ne rentrez dans le musée que si vous avez vraiment du temps.

Parry’s Corner.

En contournant le fort, se trouve l’un des quartiers les plus animés de la Chennai moderne. De très rares maisons coloniales s’y dissimulent. On peut les distinguer  derrière les boutiques et étals de ce qui constitue le bazar le plus populaire de la ville d’aujourd’hui. A l’origine, le nom du quartier provient de deux batiments d’angle, construits par monsieur Parry. En face, la belle construction en briques rouges du Tribunal, constitue un bel exemple de style « indo-saracénique ».

Longer la Marina

Il s’agit de la 2eme plus longue plage urbaine du monde. Elle mesure 12km. Comparativement, la plus longue plage urbaine du monde se trouve à Virginia Beach aux EU  et est longue de 14, 5 km. Si vous aimez l’animation, le folklore et les plages sales, c’est parfait.

Pourtant,  à l’époque coloniale, ce devait être idyllique face au Golfe du Bengale. Le long de cette plage, quelques-uns des très beaux édifices coloniaux se succèdent. On voit ainsi universités,  Bibliothèques, administrations. Le tout toujours dans le style « indo-saracénique » typique de l’Angleterre coloniale et de la période victorienne. En tournant le dos au Fort St Georges, on franchit le pont Napier, fierté locale. Puis, on longe quelques monuments commémoratifs

A mi-chemin de ce Chennai express, vous pouvez vous arrêter pour la photo instagramable.

Vivekananda House, une grosse pâtisserie rose, date de 1842 et accueille exposition et cours.

Continuez à longer la plage jusqu’au phare érigé en 1976. Ici, commence le marché aux poissons, pour le coup très populaire. Après les baraques de pêcheurs, le quartier devient de plus en plus pauvre et on s’approche des bidonvilles. la municipalité vient d’aménager une sorte de halle aux poissons.

Mylapore

La ville annexée à Chennai est aujourd’hui un quartier, proche du rivage occupé par les Romains. Ceux ci pratiquaient le commerce de brocarts soieries, épices, cotons. Puis Portugais et Anglais s’y installèrent. Deux édifices religieux s’y visitent.

Eglise San Thomas ou Santome

Santome  est l’une des trois seules églises au monde sur la tombe d’un apôtre. St Pierre et st Jacques sont les deux autres, respectivement à Rome et Compostelle. L’Apôtre Thomas serait en effet venu évangéliser le Kerala dès 53 ap JC. De là, il aurait rejoint la côte Est pour se fixer sur le Mont St Thomas et prêcher auprès des pêcheurs de Mylapore. C’est en ce lieu, selon Eusèbe de Césarée, qu’il aurait subi le martyr en 72. A l’emplacement de sa tombe (à l’aplomb de l’autel) fut construite une chapelle reconstruite par les Portugais en 1523. Bien rénovée par les britanniques en 1896, elle correspond au style néogothique. Néanmoins, l’église a du charme avec sa charpente de teck, ses 34 vitraux. A l’arrière, la crypte abrite quelques reliques de l’Apôtre. Son corps aurait en fait été transporté à Ortona en Italie. Le petit musée recèle un bric à brac bien rigolo. A gauche de l’autel, la statue de Notre Dame de Mylapore, revêtue d’un sari, a été apportée du Portugal en 1523. Elle était déjà très révérée à l’époque du séjour de St François Xavier (11 mois en 1545). 

Kapaleeshwara temple

Ce temple est consacré au dieu Shiva. Fondé au VIIe, il a été reconstruit au 17e en grande partie puis beaucoup rafistolé. Comme dans tous les temples, on laisse les chaussures à l’entrée, on entre sous le Gopuram, grande tour d’entrée sculptée et colorée, face au mât doré. On fait alors face à l’autel et au sanctuaire (interdit aux non Hindous , photos interdites)

On commence la visite par la gauche (sens des vivants) et par l’autel consacré à Ganesh, le dieu auspicieux. Puis on passe  devant le Lingam, symbole de fertilité, et on rejoint le Mandapam. Ces préaux à colonnes se retrouvent dans tous les temples et marquent le centre de la vie sociale : on y mange, on y prie, on y cause.

En contournant le temple, on passe devant différents sanctuaires et on atteint le réservoir. Ces réserves d’eau sont présentes dans tous les temples pour la purification. Après avoir contourné plus de la moitié du temple en partie gauche, on atteint un ensemble de pièces. Ces entrepôts permettent de stocker les statues et chariots pour les divinités, lors des célébrations. Puis, on accède à l’étable. La belle statue de bœuf évoque Nandi, le taureau sacré, véhicule de Shiva.

Voila, vous avez fait le tour, et avez terminé ce citytour Chennai express, il ne reste plus qu’à vous convertir.