Varanasi bis

Aujourd’hui, voici un Varanasi bis. La semaine passée je vous ai emmenés sur les ghâts à la découverte de « la ville des morts ». Je vous y montrai les berges du Gange et l’image habituelle et attendue de Varanasi. Incroyablement photogénique et extrêmement photographiée celle-ci parait emblématique d’une Inde miséreuse mais totalement pittoresque. Même si Varanasi représente effectivement la quintessence spirituelle de l’Inde, elle reste unique et atypique même dans ce pays coloré et à nul autre pareil.

ruelle de Varanasi

 Pourtant outre les crémations et rituels, Varanasi est aussi une étonnante ville de fête. En pleine transformation et modernisation, elle laisse les navires se parer de mille couleurs et émettre des musiques assourdissantes pour la joie des touristes ou des jeunes locaux. 

C’est aussi un lieu vibrant. Son centre engorgé, son université très réputée attestent de la jeunesse de cette cité millénaire. Alors quittons quelques instants les 6 kilomètres de ghâts, aussi belle soit la promenade, gravissons les escaliers pour nous rendre dans les rues animées de la ville ancienne et traversons le Gange pour en découvrir les splendeurs.

Centre-ville

La partie la plus touristique de Varanasi correspond aux bords du Gange. Plus précisément à la zone comprise entre Assi Ghât et Scindia Ghât sur la rive occidentale. En revanche, passé ces Ghâts ou dans le centre historique et commercial, l’on ne croise guère que des locaux ou habitués.

petits commercants

La grande avenue encombrée Luxa road qui mène aux ghâts et au centre de la ville n’est qu’embouteillage. S’y concentrent nombre de commerces jusqu’à une statue de Nandi presque invisible en haut d’une colonne qui lui sert de piédestal. Là, commence un réseau de rues quasi piétonnières Godowlia Chowk, un marché à ciel ouvert qui s’apparente à un souk.  Ici vous êtes bons pour un véritable bain de foule à quelque heure du jour ou de la nuit. Malgré l’étroitesse de certaines artères, des motos se frayent le passage à coup de klaxon surdimensionné. La foule converge vers le grand temple Shri Kashi Vishwanath et l’affreux corridor bétonné qui mène au Gange.

vache dans le vieux quartiers

Ruelles de Varanasi

Au hasard de ces ruelles, vous découvrirez les merveilleux Lassi, spécialité locale. Certes l’on consomme du lassi un peu partout en Inde du Nord. L’Inde du Sud lui préfère le buttermilk une version plus légère et salée. Néanmoins, nulle part le lassi n’est aussi onctueux et délicieux qu’à Varanasi. Attention néanmoins aux glaçons et à la solidité de votre estomac.

lassi

Les petites rues tortueuses du centre-ville recèlent de nombreux lieux de culte, moins courus certes que les ghâts ou le grand temple de Shri Kashi Vishwanath . Il est pourtant compliqué de se sentir ému dans une ville aussi bruyante et vivante. Car le centre de Varanasi n’est que tumulte. Celui des pèlerins, des badauds mais aussi des locaux. Les klaxons de véhicules en tous genres fendent la foule sans aucun respect du piéton. lls se mêlent aux hurlements et à la rumeur globale. Cependant une sorte de mysticisme émane de la ville. Une forme d’envoûtement issu de millénaires de croyances et de cultes partagés, assez difficile à analyser mais indéniable.

Plus calme

malades dans les rues de Varanasi

Si le bruit et l’agitation des rues du centre vous épuisent, vous pouvez vous refugier dans les ruelles du quartier musulman et le dédale des marchés. Un charmant quartier se niche derrière la mosquée Alamgir située au-dessus du Ghât Panch Ganga. Le grand empereur Moghol l’aurait construite à l’emplacement d’un temple hindou en 1669. On n’aperçoit que sa façade classique lorsque l’on y accède par les ruelles alentours. En revanche, depuis les ghâts, son dôme se détache nettement.  Une très jolie balade vous emmène le long de façades colorées qui s’enroulent comme dans une médina. Le contraste est frappant avec la fureur automobile et la frénésie piétonnière du reste de la ville. Tout n’est que hurlement, klaxons, et au mieux rumeur urbaine.

mosquée

Venant de Chennai où la température ne faiblit pas le soir venu et où l’humidité rend la chaleur moite et beaucoup plus intense, les soirs et les matins sont en général plutôt agréable à Varanasi. Se balader sur les ghâts au lever du soleil ou la nuit après les cérémonies se révèle agréable. En pleine journée, le calme s’empare des berges du Gange mais la chaleur peut atteindre des sommets.

En s’éloignant du centre, au-delà des avenues commerçantes et de l’agitation, des quartiers d’habitation offrent une vision apaisée, certes moins typique de Varanasi. On peut y visiter de petites filatures de soie. Car les soieries restent une grande spécialité locale.

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Une grande ville universitaire

L’une des jolies et agréables surprises de Varanasi repose sur son université. Située au sud de la ville historique non loin du Gange, il s’agit d’un immense parc parsemé de beaux bâtiments du début du XXème siècle. De grands nationalistes l’ont fondée en 1916 tels le Pandit Madan Mohan Malaviya, très lié au Dr Annie Besant. Cette Britannique oeuvra beaucoup pour le développement de l’Inde.

Université de Varanasi

Très importante au niveau académique, BHI ( Banaras Hindu University) se présenta d’emblée comme mêlant « la sagesse séculaire indienne à une éducation moderne ». Elle s’est rapidement affirmée comme un lieu majeur de formation des combattants de l’indépendance, les célèbres « freedom fighters ».

Conçue comme la grande université d’Inde, BHI compte aujourd’hui plus de 30 000 étudiants dont plus de la moitié logent sur le campus. Celui-ci compte 6 Instituts et 14 facultés organisés en demi-cercle dans un immense parc aux arbres centenaires. Les frondaisons cachent de beaux bâtiments indo-sarracéniques, indo-gothiques et art déco. Le calme et la beauté de la végétation offrent un contraste heureux avec l’effervescence de la ville.

L’université compte même un immense temple un peu neuf mais dans un joli cadre, Shri Vishwanath Mandir dédié à Shiva.

On peut se promener le long des avenues arborées, découvrir de magnifiques bâtiments comme la bibliothèque Sayaji Rao Gaekwad ou visiter le Musée.

Construit en 1920, Bharat Kala Bhavan est le musée de l’Université. Il se situe près de l’entrée du campus et expose peintures, timbres, costumes et tissus.

Ramnagar Fort & Museum

Fort de Varanasi

On emprunte un bateau ou le pont au sud de la ville pour se rendre sur la rive orientale du Gange. Les berges ne sont pas aménagées de ce côté, et elles tendent à s’ensabler. Au delà de la vaste plage ainsi crée par les limons fluviaux s’étendent les quartiers moins reluisants mais plus authentiques de Varanasi C’est au sud de cette zone que se trouve le  fort de Kashi Naresh (Roi de Varanasi)

Construit au XVIIIe siècle, il est en piteux état. Son architecture reste néanmoins intéressante, Malheureusement, on ne peut voir qu’une toute petite portion car le roi habite la majorité du palais.

Si l’on contourne le fort, on parvient à un pittoresque marché de poisson. Puis une sorte de sentier de halage assez nauséabond permet de suivre la muraille le long de la rive du Gange. Le lieu est sordide. Dommage car l’architecture puissante est ici bien belle. Elle y combine la pierre de taille et la brique en de puissantes tours arrondies. Des ajouts indo-sarracéniques animent les façades aux arcs outrepassés islamiques. Des terrasses surmontent l’édifice et permettent de jouir d’une vue extraordinaire sur le Gange et sur la ville plus au Nord, sur les ghâts.

La vue sur le vaste fleuve sacré (2500km) diffère ici totalement. On y voit les gens vaquer à leurs occupations quotidiennes. Plus seulement les baignades ou nettoyage des corps rituels, la lessive, le lavage comme sur les ghâts mais aussi la lessive et les besoins primaires. Car tout se fait dans le Gange, même boire l’eau.

Varanasi

Varanasi a changé de nom en 1956 bien avant le mouvement de re nomination des villes indiennes. Autrefois connue sous le nom de Bénarès on la voyait comme la cité des morts. L’image en était d’une ville mystique et mythique. Les Indiens y venaient et y viennent toujours mourir. En effet mourir et se faire immoler sur les bords du Gange permet d’échapper au cycle des renaissances et d’atteindre la libération. Pour un hindou cela constitue la mort la « plus prisée ». Cité de la mort, Varanasi représente ainsi dans l’imaginaire collectif la quintessence de l’Inde en termes de couleurs, de foi extrême mais aussi de misère. Située sur les rives sacrées du Gange, la ville, l’une des 7 villes saintes de l’Inde, reste la capitale spirituelle de l’Inde.

vue des Ghâts de Varanasi

Or comme le reste du pays, la ville a énormément changé. Varanasi se veut ainsi une vision modernisée de Bénarès.

Varnasi, Ghât

Varanasi ville des morts ?

Les Indiens considèrent Varanasi ou de son ancien nom Kashi comme l’une des plus vieilles villes du monde. Sur quoi repose cette affirmation ? La ville est ancienne sans aucun doute. La tradition d’y mourir aussi. De là à la considérer comme l’une des plus anciennes du monde, c’est faire peu de cas de Jéricho, Ur ou autres villes du croissant fertile ou de la vallée de l’Indus. Aucune datation ne précise l’antériorité de la cité des bords du Gange ni de ses rituels. Associés à des temps immémoriaux et des légendes, les traditions prennent donc statut de vérité comme souvent en Inde.

Manikamika , champ de crémation Varanasi

Dans les faits, deux champs de crémation dont le Manikamika se situent sur les bords du Gange et fonctionnent quasiment en permanence. Il y aurait environ plus de 200 crémations par jour. Le Gange aurait le pouvoir de libérer l’âme du cycle de la réincarnation, et l’incinération à Varanasi est considérée comme la voie royale vers la moksha, la libération spirituelle. Quelques rares mouroirs existent encore dans la ville. Mais, contrairement à l’idée que l’on peut s’en faire en Occident, Varanasi n’est ni triste, ni macabre. Certes on croise régulièrement des processions portant des cadavres sur des civières de fortune. Celles-ci, recouvertes de draps orangés et de fleurs sont portées au bord des deux Ghâts, immergées en vue de la purification puis brûlées.

Manikamika , bûchers funéraires

Pourtant tout ce rituel se déroule dans les chants et les fleurs. Finalement ce qui ressort est plus le côté mystique voire magique que le caractère macabre de l’opération. Il est vrai que les Indiens interprètent ce type de rituel comme une libération et non une fin en soi. La musique lancinante des chants, les fumées mais aussi la joie des vivants créent une ambiance assez surprenante. D’autant que des bateaux truffés de haut-parleurs traversent en permanence le Gange transformant le fleuve en une discothèque à ciel ouvert.

Varanasi, ville des pèlerins

Les nombreux temples rappellent en tous cas l’importance religieuse de la ville. Certains sont quasi inaccessibles en raison de la foule de pèlerins. C’est le cas du Kashi Vishwanath Temple un des 12 Jyoti lingas.  Ceux-ci sont des sanctuaires représentant Shiva sous la forme d’une borne phallique, le Linga,.

Temple au bord du Gange

Ce temple en particulier a été transformé en machine à sous. Son accès et ses bâtiments ont fait l’objet d’une modernisation radicale. Au point que le « corridor » qui mène du temple au Ghât est devenu emblématique de la polémique qui enfle entre riverains, pélerins et autorités soucieuses de « nettoyer » Varanasi.

Si la misère et les odeurs ne prennent pas à la gorge comme je le craignais, le bruit lui défie l’entendement. A côté, le tumulte circulatoire de Chennai parait presque gentillet. Il reste de drôles de de Sadhus, errants à demi nus, les cheveux longs. Mais les mendiants, les estropiés ont quasi disparu du paysage.

sadhus sur les bords du Gange

En revanche, c’est une des rares villes indiennes où l’on voit déambuler des troupeaux de caucasiens en quête de sensationnel. Il est vrai que le lieu s’y prête par sa photogénie et son ambiance. Ces touristes en groupe restent néanmoins cantonnés à une petite portion des Ghâts et ne s’aventurent ni dans les marchés, ni dans la vieille ville, ni sur les ghâts les plus excentrés. Sont-ils attirés par le spectacle de la mort, la promesse spirituelle ou la renommée de cette ville haute en couleurs ?

la cohue de sbateaux sur les bords du Gange à Varanasi

Car il est vrai que Varanasi ne manque pas de couleurs, ni de bruits et correspond aux images les plus fortes que les occidentaux se font de l’Inde. Malgré la campagne sanitaire de modernisation, Varanasi reste colorée, étonnante, unique. Plus encore que l’abondance de temple ou l’ancienneté de la ville, sa singularité repose sur les ghâts.

Les ghâts

Les ghâts sont une spécificité des villes fluviales indiennes. I s’agit de quais en gradins permettant à la marée ou aux fleuves gonflés par la crue de la mousson ou de la fonte des neiges de l’ Himalaya de monter sans atteindre la ville.

 En la matière une magnifique étude architecturale menée par Savitri Jalais a donné naissance a un remarquable ouvrage.

vue ge'nerale des Ghâts Varanasi

A Varanasi, on admire cette succession de 84 quais utilisés pour les cérémonies et les baignades rituelles. Deux d’entre eux, les Ghâts Manikarnika and Harishchandra correspondent à des zones de crémation. Ce sont elles qui assurent à Varanasi sa notoriété un peu macabre. Des cérémonies se succèdent et les bûchers fonctionnent quasi en continu brûlant d’importantes quantités de bois de santal ou de manguier. L’odeur âcre se mélange aux effluves de la ville.

bois pour les bûchers Varanasi

Pour autant, ces quais qui assurent la notoriété de la ville sont en restauration voire en refonte. Beaucoup déplorent la perte d’identité et la destruction d’un patrimoine inestimable. On peut apprécier la meilleure hygiène des grands escaliers monumentaux quasi mussoliniens. Car le gouvernement local, sur le modèle de l’Etat, a pris très au sérieux l’image de la ville. Il a entrepris de gommer la mendicité et la saleté en utilisant les grands moyens. Les ghâts sont devenus un véritable chantier. Des petites cabines flottantes permettent aux baigneurs et fidèles de se changer. Les escaliers anciens et les édifices historiques, un tantinet délabré, disparaissent livrés à la folie destructrice du XXIème siècle.

bain rituel du matin Varanasi

Mais les légendes ont la vie dure et on lit encore des blogs lyriques parlant des ossements récupérés à la surface des eaux. Dans les faits, les cadavres sont purifiés dans l’eau. Ils sont ensuite entièrement brûlés et seules les cendres sont immergés.  Des bouées délimitent des enclos et retiennent les cendres ou fleurs jetées à l’eau après crémation.

coucher du soleil Varanasi

Que voir à quelle heure ?

Les ghâts peuvent se parcourir en bateau au coucher du soleil si vous aimez la foule ou à l’aube pour une expérience plus intense. Vous pouvez acheter votre course en bateau via votre hébergement ou une agence. Mais vous pouvez aussi vous rendre directement le long du Gange et accoster un batelier pour discuter de son prix.

Aarthi Ghât

 Vous pouvez aussi marcher les 6 km le long du fleuve. Le spectacle change à chaque Ghât. L’architecture y varie mais aussi et surtout l’ambiance. Celle-ci évolue également en fonction de l’heure. Le soir, la foule compacte se presse pour assister au Ganga Aarthi une cérémonie fiévreuse et populeuse marquant l’union du fleuve et de la ville. Vous pouvez assister à ce spectacle religieux gratuit sur Assi Ghat, ou Dashashwamedh Ghat. .Si vous voulez vous assoir il vous faudra arriver 1h avant le coucher du soleil. Des agences ou les hôtels vous vendent des places assises « d’honneur » pour profiter de l’expérience.

Ganga Aarthi Varanasi

Car les cérémonies de Varanasi rappellent un peu celles de Venise où la sérénissime célèbre son union avec la mer. Née du fleuve, Varanasi ne l’honore que sur une rive. L’autre berge est laissée au désert. On aperçoit ainsi une vaste étendu ensablée parcourue par les chameaux et parsemée de tentes nomades.

Si votre hébergement ne se trouve pas au centre il vous faudra marcher. Les taxis ne peuvent s’approcher des ghâts sauf tôt le matin. La circulation et le bruit sont ahurissants et il vous faudra vous armer de patience pour parvenir où vous le désirez. En revanche si votre chambre donne sur les ghâts ou les rues du centre vous ne trouverez pas le sommeil sinon au cœur de la nuit. En revanche, vous serez à pied d’œuvre pour admirer le spectacle fascinant du Gange.

lever du soleil sur les bords du Gange Varanasi